Les lieux : du prieuré au musée

Découvrez l'histoire des lieux, de l'époque mérovingienne au XIXe siècle.
Sarcophages mérovingiens en plâtre retrouvé lors des fouilles archéologiques menées dans l’église entre 1993 et 1994.
© Michèle Henri-Pasquet/Images & son - Cnam.

Temple consacré par la Révolution française à la technique et à l’industrie, l’ancienne église de Saint-Martin-des-Champs est un vestige du prieuré dans lequel le Conservatoire des arts et métiers est installé depuis 1798. Des fouilles archéologiques, réalisées sous le sol de la nef pendant la rénovation du musée dans les années 1990, ont confirmé l’existence d’un sanctuaire funéraire datant de l’époque mérovingienne (Ve-VIIIe siècles).

Cette église était encore utilisée du temps des premiers rois carolingiens, et le site est choisi par le roi Henri Ier en 1059-1060 pour fonder une communauté religieuse. Des chanoines réguliers, obéissant à la règle de saint Augustin, sont installés dans l’église devenue collégiale. En 1079, Philippe Ier en transfère la propriété à la puissante abbaye de Cluny, dirigée par saint Hugues : Saint-Martin-des-Champs devient dès lors l’un des principaux prieurés de l’ordre, désigné par l’expression de « Deuxième Fille de Cluny ».
Il ne reste que très peu de vestiges de cette première église prieurale. Le chevet a été reconstruit vers 1130-1135. Avec des voûtes en ogives et ses dix chapelles rayonnant autour du déambulatoire, il forme l’un des tout premiers exemples du gothique primitif, quelques années avant la basilique de Saint-Denis, considérée comme le modèle des cathédrales gothiques françaises. La nef a été reconstruite au XIIIe siècle, au moment où le prieuré réédifie plusieurs de ses bâtiments, notamment l’admirable réfectoire, salle de lecture de la bibliothèque du Conservatoire des arts et métiers depuis 1851, ou encore le cloître des moines.

Le prieuré, doté de nombreuses propriétés et de larges bénéfices, est l’un des plus puissants d’Île-de-France. Au XIVe siècle, le prieur Bertrand de Pébrac entreprend de rationnaliser l’organisation et le fonctionnement du couvent. Le Registre Bertrand précise avec minutie les tâches de chacun, en réaffirmant le respect de la règle bénédictine. La riche fondation du bourgeois parisien Philippe de Morvilliers et de sa femme Jehanne du Drac, en 1426, constitue une source de revenus considérables, en échange de messes, prières et processions en mémoire du défunt. Mais avec la fin du XVe siècle s’ouvre une période plus difficile, marquée par une gestion moins rigoureuse du prieuré et la nécessité d’entreprendre de profondes réformes.

La voûte recouverte de lambris vernis rehaussés de couleurs, et les figures de l’Agriculture et de l’Industrie trônant au-dessus de l’arc brisé qui assure la jonction entre la nef et le chœur.
© Musée des arts et métiers-Cnam/photo Michèle Favareille

D’importants travaux sont conduits entre le XVIe et le XVIIIe siècle, notamment la construction d’un portail monumental donnant sur la rue Saint-Martin pendant le règne d’Henri III, l’édification d’un imposant maître-autel par François Mansart en 1626 ou la reprise du cloître dans un style dorique vers 1720. Au milieu du XVIIIe siècle, les dortoirs sont entièrement reconstruits, tout comme l’escalier monumental, dont le décor d’origine, œuvre de François Soufflot dit Soufflot le Romain, est achevé en 1786.

La communauté monastique est décimée par la Révolution, et les locaux du « ci-devant » prieuré sont vite occupés par des échoppes, des logements privés ou encore la mairie du IVe arrondissement d’alors. Grâce à l’influence de l’abbé Grégoire, à l’origine de la fondation du Conservatoire des arts et métiers, l’institution, alors disséminée dans plusieurs dépôts parisiens, s’installe rue Saint-Martin en 1798.
L’ancienne église devient, au début du XIXe siècle, l’une des galeries du Conservatoire des arts et métiers. Consacrée aux « machines en grand », elle abrite ainsi en 1818 une partie des collections d’agriculture, des moulins et des machines hydrauliques. À l’image de Victor Hugo, l’époque romantique se passionne pour l’art gothique et les monuments du Moyen Âge que l’on s’attache à restaurer, et la vénérable église est l’objet des attentions de Léon Vaudoyer, nommé architecte du Conservatoire en 1838. Vaudoyer entreprend la reconstruction de la façade occidentale dans un style néogothique qui s’harmonise avec les hautes fenêtres de la nef. L’intérieur reçoit un décor polychrome, toujours visible aujourd’hui, avec de vives teintes marron et orange sur les murs.

Chapiteau de calcaire dans le chœur de l’église, deuxième quart du XIIe siècle.
© Musée des arts et métiers-Cnam/photo Michèle Favareille

La voûte est recouverte de lambris vernis rehaussés de couleurs, et les figures de l’Agriculture et de l’Industrie trônent au-dessus de l’arc brisé qui assure la jonction entre la nef et le chœur. Ce dernier a conservé un aspect plus sobre, sans couleurs, qui permet d’apprécier la qualité du décor sculpté des chapiteaux médiévaux et la pureté des lignes. Sur le pilier marquant l’entrée du chœur par la droite subsiste une fresque du XIVe siècle, une Pietà, émouvant témoignage de l’ancien usage liturgique des lieux.

Au début des années 1850, l’église fraîchement restaurée est convertie en « salle des machines en mouvement » par le général Morin, directeur du Conservatoire des arts et métiers, contre l’avis de Vaudoyer. Il s’agissait d’afficher la grandeur de l’institution en vue de l’Exposition universelle de 1855. Les dégradations de la structure de l’édifice, consécutives à sa destination nouvelle, et la difficulté de moderniser le laboratoire entraînent la fermeture de l’église en 1884. Celle-ci redevient alors une galerie d’exposition, où le Conservatoire présente notamment des objets volumineux, comme le fardier de Cugnot puis les avions d’Ader et de Blériot.

Le décor du Second Empire a été minutieusement restauré pendant la rénovation du musée, et le contraste saisissant entre l’architecture médiévale et les innovations présentées sur la structure contemporaine de l’architecte François Deslaugiers, font de l’ancienne église le clou de la visite des Arts et Métiers.

Pour en savoir plus :
Alain Mercier, La Deuxième Fille de Cluny. Grandeurs et misères de Saint-Martin-des-Champs, Cnam / Glénat, 2012.